Maladie d’écrire

Combien d’auteurs ai-je entendu parler de leur plaisir d’écrire ? Beaucoup. Ce n’est pas mon cas. Je crois. Pas comme ça.

Écrire m’est difficile. En réfléchissant, je comprends progressivement pourquoi. La raison elle est sale, elle fait mal : je n’écris pas pour moi, j’écris pour les autres, pour toi, pour une reconnaissance. Et ça, c’est ma maladie.

Je ne veux pas de ça, de ces passages que je dois développer par obligation, de bloquer ces mots là en moi, qui veulent s’arracher, se poser là, comme ça, parce que ça a un sens, maintenant, et peut-être que demain ça ne voudra plus rien dire… J’ai envie de crier ma sensibilité, de montrer qu’on peut s’émouvoir de tout, d’un rien. J’ai envie de me lâcher, moi, mes larmes sur le papier. Je veux vivre quand j’écris. Et j’ai vécu. Oui, j’ai vécu…

Le dernier projet où j’ai ressenti cette énergie et ce plaisir c’était sur « Les naufragés ». Mes mots étaient portés par l’émotion, et j’ai cru, un moment, vous toucher. J’ai cru que c’était beau, parce que c’était vrai.

Mon corps est un bateau échoué sur la grève, sa coque disloquée, ses voiles déchirées. Il ne répond plus. Mes bras, mon ventre, mes jambes, mes pieds, tous mes membres semblent déconnectés. Est-ce la mort qui me surprend ? La vie qui se détache de ma chair ? Quelque chose d’insaisissable me donne l’impression que je suis déjà morte, hier, il y a longtemps. Des images commencent à se dessiner, l’horreur, le sang, je n’en veux pas. Laissez-moi oublier, mourir… D’un coup, une bouffée d’air rentre dans mes poumons et mon organisme réagit au moindre caillou glacé, à la moindre odeur, saveur, lumière ou brise légère. Il s’allume, il vit.

Mais voilà, quand ces expériences se sont produites, il a fallu que je les confronte à vos regards, toujours dans ce besoin maladif de reconnaissance qui me pourrit. Les lecteurs n’ont pas toujours aimé : pas d’écho en eux, des récits pas assez structurés, trop personnel ?

Je me rappelle notamment une lectrice qui m’avait dit qu’il ne fallait pas écrire comme ça, sans structure, juste pour l’émotion, l’artifice. Moi, j’ai compris qu’il ne fallait pas que j’écrive pour moi, que c’était égoïste. Alors, j’ai écrit pour vous. Pour tenter de vous plaire, dans cette société des apparences. Mais au fond, ce n’est pas ça que je veux, si ?

Je veux vivre.

Je veux crier en silence.

Je veux partager l’émotion.

J’ouvre les yeux. Je vous regarde. J’ai envie de m’excuser. Pour cet article, pour ma dépendance à votre jugement, parce que j’ai besoin de vous, parce que je voudrais arrêter ça. Arrêter de me censurer, d’écrire sans pleurer. Oui, les larmes je veux qu’elles inondent mon papier, pour dire le vrai, ne pas raconter une histoire, mais raconter la vérité.

Mais en suis-je vraiment capable ? Suis-je capable d’écrire sans votre approbation ? Sans votre enthousiasme pour mon travail ?


 

6 commentaires sur “Maladie d’écrire

  1. « Je me rappelle notamment une lectrice qui m’avait dit qu’il ne fallait pas écrire comme ça, sans structure, juste pour l’émotion. »

    Pardon ? Je suis choquée de cette injonction comminatoire. Ça fait quelques temps que je fais des béta-lectures pour quelques auteurs (de chez Walrus, entre autres, mais pas que.) et je ne me vois pas faire de telles remarques. Oui, tu écris pour toi, pour dire, même si le regard de l’autre t’importe (c’est normal). Et tes écrits deviennent autres quand l’autre les lit. Laisse-les vivre leur vie ailleurs, ils deviennent autres. Mais au commencement, il y a toi et tes mots. Et c’est le plus important.

    Ouais, je pontifie, moi aussi ^^

  2. Comme les 140 caractères de Twitter se prêtent mal à une réponse construire, je préfère le faire ici.

    Parce que ton texte est sincère, j’avais envie de lui répondre par la façon dont je vis moi-même mon écriture. Tout cela n’engage que moi, bien sûr.

    À mon avis, le mythe de l’écrivain qui ne ressent que du plaisir à écrire est… un mythe, justement. C’est beau, c’est inspirant, mais c’est une invention.

    Attention, je ne dénigre pas ceux qui affirment qu’ils prennent du plaisir à écrire ! Toi et moi savons que même si nous suons sang et eau pour quelques mots, parfois même juste pour une tournure de phrase, nous retirons de temps à autre une exaltation suprême pour certains passages écrits d’une traite dans un moment de grâce suspendu dans le temps.

    C’est ce genre de moment que tu recherches. C’est ce genre de moment que nous recherchons tous.

    Et pourtant l’écriture c’est aussi une discipline, et comme telle elle nous confronte à l’effort. Les mots ne coulent pas toujours seuls, tu le sais aussi bien que moi. C’est notre effort, continu et assidu, qui les fait parfois sourdre à grand peine, comme si la source menaçait de se tarir à n’importe quel moment. Il faut parfois, comme un accoucheur, aller chercher leur naissance avec des forceps, des spatules, une césarienne.

    Le regard des autres vient cristalliser cet effort, il vient servir de motivation et en même temps de frein, d’explication. S’il n’y avait pas le regard des autres, mon écriture serait stérile. Je me ferais l’effet (comme ce fut le cas par le passé lorsque j’étais adolescent), de Smaug assis sur son trésor, jaloux de ses richesses et regardant le monde de haut. Non pas que mes écrits soient des trésors si grands, mais simplement parce que je crois que le rôle des artistes (je pense me considérer comme tel, si peu modestement) est de reverser leur création dans le monde.

    S’il n’y a personne pour lire ce que nous écrivons, alors à quoi bon ? Pour se gargariser seul ? Pour expulser ? Si je comprends l’effet cathartique de l’acte de création, je crois que c’est en oublier le rôle, la fonction, que nous tenons tous dans le monde. Chaque personne, chaque être, a sa fonction dans l’harmonie des choses. Celui d’un artiste est de créer et de partager sa création. Il la partage comme il l’entend d’ailleurs. Il la vend, la streame, la met à disposition gratuitement ou via des licences légales.

    Le regard des autres est donc un moteur. Il met en perspective ce que nous produisons. Il permet de lui donner un sens.

    En même temps, il est le frein à ce que nous aimerions. Nous aimerions que tout coule sans effort. Et pourtant, comme le regard des autres nous montre notre fonction, nous devons obéir à cette fonction, nous avons des grands pouvoirs et donc de grandes responsabilités 🙂

    Assumer sa responsabilité est difficile, parfois douloureux. Faire sortir les mots, les phrases, les paragraphes, hors du néant est un travail colossal. Comme tel il n’est pas toujours plaisant.

    Et pourtant, quelle satisfaction lorsque l’histoire existe, par elle-même, une fois que nous avons terminé ce travail.

    Il est souvent nécessaire de lier les moments d’exaltation intense, les pages dont nous sommes fiers, avec des bouts plus prosaïques, qui nous ont demandé bien plus d’effort et qui parfois ne sont pas tels que nous aimerions, pour faire vivre l’histoire. Pour lui donner un corps cohérent.

    Une histoire est belle lorsqu’elle expose une vérité, je suis d’accord avec toi. Mais même ce que tu as pu créer par la « torture » de toi-même, même ce que tu pense être faux est une vérité. Celle que tu as créée.

    Je te souhaite de parvenir à concilier les deux faces : toi et l’autre, dans ton écriture. Je pense d’ailleurs que tu y es déjà, ne serais-ce qu’avec cet article.

    Et pardon si je parait sentencieux ou un peu trop mystique… Mais si tel était le cas, je veux bien l’assumer. 😉

    1. Merci infiniment pour ce commentaire qui reflète exactement ce que je ressens avec d’autres mots. C’est exactement ça, et ça me fait un bien fou de savoir que quelqu’un d’autre à la même vision que moi. Je vais poursuivre ma quête, mais oui, je crois que je suis sur le bon chemin.

  3. Et si je te donnais un défi ? Celui d’écrire un texte juste pour toi sans jamais chercher à le montrer. Une histoire qui sera uniquement tienne jusqu’au point final. Ainsi, tu pourras avancer à ton rythme, sans regard en arrière pour les commentaires et les conseils. Juste laisser ta plume avancer et écrire selon TON envie. Une fois achevé, tu prendras la décision de le révéler au monde ou non. C’est une expérience que tu devrais tenter, je t’encourage vivement à le faire, pour toi.
    En ce moment, je bloque sur mes projets car j’ai essayé de les écrire pour les autres. Après un temps, je lâche et j’abandonne car ce texte ne me correspond pas. Chiche, on écrit un projet pour notre pomme ? 😛

    1. Il m’est déjà arrivé d’écrire des textes pour moi, comme par exemple Ces enfants différents, qui d’ailleurs connaît pas mal de succès en ce moment (cause à effet ? Sans doute). Ce n’est jamais long, car je perds vite la motivation dans le cas contraire. J’ai plein d’idées dans la tête, et tu me tentes de m’y lancer. Mais j’ai plein de projets à terminer, sans compter que je déménage (je rentre en France), que j’ai un logement à trouver, un bébé à gérer, une entreprise à créer… Du coup, je ne pense pas pouvoir me consacrer à un nouveau projet sur le long terme pour le moment. Par contre, dès que j’aurais plus de temps, j’aimerais beaucoup me lancer dans cette aventure avec toi Mélanie !

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